Symphonie nocturne
Les podcasts qui explorent la nuit pour mieux la restituer dans nos oreilles valent le détour. L’occasion de s’attarder sur quelques-uns pour mieux cerner le phénomène.
Faut-il souffrir d’insomnie pour apprécier les podcasts de nuit ? Surtout pas ! Ils recèlent des pépites insoupçonnées en se lançant le défi de retranscrire en sons l’imaginaire propre à ce temps habité par les noctambules, les travailleurs de l’ombre et les peurs d’enfance. Résultat : le podcast de la nuit se révèle un genre bien particulier, aussi bien dans la réalisation que dans l’écoute.
Un exemple ? L’Insomniaque, podcast lancé en septembre 2021 par Camille Juzeau pour ARTE Radio : “J’avais envie de raconter des histoires nocturnes et de donner la parole et donner corps à ces personnages de la nuit”, raconte la réalisatrice, qui avait pour but de faire découvrir des contextes d’intimité particuliers propres à la nuit. “Ce sont des types de paroles qui ne sont pas tout à fait les mêmes entre le jour et la nuit”, poursuit-elle. Et son tout premier épisode a fait parler de lui. Il faut dire que le premier invité de ce podcast était… un cambrioleur. Du genre chat noir qui profite de l’obscurité pour se faufiler sans bruit dans les maisons désertes. Une ambiance impossible à retrouver dans un enregistrement de jour.
La métamorphose du son
La nuit rompt avec le brouhaha de la journée. Les bruits deviennent des sons. Les sons de la nuit. Dans L’Insomniaque, Camille Juzeau a pensé chacune de ses immersions pour étudier les différents rythmes de vie et d’écoute qui se déroulent la nuit. “Chaque épisode, chaque sujet, chaque personnage avait vraiment un rapport à l’écoute et un rapport au son”, raconte-t-elle. Aussi bien le cambrioleur, à l’affût des microbruits, que les naturalistes qui dissèquent chaque bruit en fonction des oiseaux nocturnes ou encore de la barmaid qui vit ses nuits dans une continuelle saturation sonore. Ces différents sons composent cet univers nocturne et façonnent ce sentiment d’être hors du temps. Un ressenti tant apprécié par Johann Roques, insomniaque depuis son adolescence, qui habite cet espace et partage sa vision de la nuit dans son podcast Heure Indue, journal d’un insomniaque : “Il y a un univers sonore qui reflète ma vision sonore de la nuit, confie-t-il, je me suis demandé comment je pourrais faire venir l’auditeur et le plonger dans cet univers qu’est la nuit, en l’occurrence les miennes.” Johann Roques se plaît à faire ressortir la personnalité de ses compagnons de route, leur authenticité, lors d’aventures nocturnes dans les rues de la capitale, une ambiance à part qui facilite les confidences.
Passage de relais
Les podcasts nocturnes ne viennent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une longue pratique de l’audio de la nuit. Du début des années 1970 à la fin des années 1980, la radio de nuit a été la compagne des noctambules de tous genres. Des émissions mythiques, comme Allô Macha de Macha Béranger sur France Inter ou Ligne ouverte de Gonzague Saint Bris sur Europe 1, offraient une présence, un contenu différent et surtout une parole libérée des injonctions de la journée. Une période fascinante, décortiquée par l’historienne Marine Beccarelli dans sa thèse Micros de nuit. “Cette radio est destinée à tenir compagnie aux travailleurs nocturnes, aux personnes insomniaques, aux personnes malades et, d’une manière générale, à toute personne qui, pour une raison ou une autre, serait amenée à veiller”, confie-t-elle lors d’une interview donnée à La Revue des médias de l’INA. C’est cet univers qui a inspiré Camille Juzeau, qui avait pour projet de documenter, dans L’Insomniaque, les rythmes de vie de ces personnages noctambules. C’est ainsi que le podcast de nuit a réinventé cette magie des émissions de nuit. En allant plus loin, en allant au contact même de l’univers nocturne.
Sur le terrain
Puisqu’il peut s’écouter à la demande, le podcast a cette liberté de pouvoir s’affranchir des studios pour une réalisation 100% sur le terrain. C’était d’ailleurs la condition pour L’Insomniaque. “La nuit est un sujet très classique, donc en choisissant le format documentaire, Silvain Gire [qui dirige ARTE radio, ndlr] m’a dit OK, mais il faut que ce soit immersif et le tout hors du studio !” confie Camille Juzeau. Ce travail de terrain, le journaliste Johann Roques l’expérimente aussi, à sa manière, dans Heure Indue. Son concept ? Embarquer une personnalité dans ses déambulations nocturnes afin de l’entendre comme on n’a pas l’habitude. “La nuit est un révélateur. La nuit et la ville (décor, ambiance, bruits) font remonter à la surface ce que sont ces personnalités qui m’accompagnent, qu’on entend de fait différemment, confie-t-il avant de poursuivre, Heure Indue, c’est la nuit en vrai. On n’est plus comme dans un studio de radio et il y a vraiment cette idée de s’affranchir du média traditionnel.”
Interview ou documentaire, les podcasts nocturnes réinventent les formats les plus classiques. Encore peu nombreux, ces podcasts émergent progressivement et promettent à leur audience de retenir le charme de la nuit.
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