La posture vocale dépend de notre présence au monde
Un podcast est un récit, un rendez-vous, une écriture, un grain, une sensation mais avant tout, le podcast, c’est une voix. La signature vocale est l’incarnation d’une idée, d’une expression, d’une émotion. Bien que la voix soit perçue comme un atout subjectif (on aime ou on n’aime pas), les outils utilisés comme les techniques de prise de parole ou les micros, logiciels de montage drapent une identité vocale. Indéniablement, la voix reste et restera la fragrance de notre être au monde.
On en parle ?
Depuis notre venue au monde, excepté notre besoin de découverte et de croissance, le désir de s’expanser, de s’exprimer se fait comme une nécessité humaine. Il serait dit que c’est parce que la colonne d’air s’est déployée à son maximum couplé à un cerveau dans son plein potentiel que le corps et l’esprit se joignent au niveau de la gorge pour diffuser le mot. Les animaux, de ce fait, n’auraient pas le cerveau assez développé ou le corps dressé pour égaler les outils propres à l’être humain : le langage et la voix. Mais les sons provoqués par le vivant sont une musicalité qui peut être considérée comme une voix. Un oiseau chante. Mieux encore, une étude scientifique a démontré que grâce à des électrodes déposées sur des plantes, une fréquence électromagnétique de la plante se transforme en une fréquence sonore ; ainsi, les végétaux donnent de la voix également. La voix est donc un soin du corps vivant, vibrant qui doit prendre en compte mille et une facettes de son expression.
Bien qu’elle soit enveloppée de mystère, de charme et de présence, la voix résulte d’une idée (esprit), des cordes vocales (corps), des émotions (cœur). Être le porte-voix de ce qui se passe en soi, avec l’autre, avec les autres est un mélange subtil d’une communication juste et d’un reflet d’une fragrance émotionnelle complexe et terriblement humaine par le vecteur de la voix. Si les mots nous manquent, alors le mutisme est une solution qui, à la longue, nous ronge. A contrario, les émotions peuvent nous emporter dans le tourbillon du rire ou d’une colère sans commune mesure. Le stress apporte également son lot d’inconfort lors d’une prise de parole, se caractérisant par le manque de souffle, la gorge serrée, et une faible autorité naturelle, entre autres, pour faire passer l’information.
Dans notre société de la communication à outrance, savoir parler est une clé pour séduire, convaincre, négocier, poser ses limites, affirmer son identité ou se faire comprendre tout simplement. Ainsi, donner de la voix ou son opinion (en politique, on compte les voix lors d’un scrutin), écouter parfois la voix de la raison, ne pas être pris dans les mailles d’un filet qui laisse entendre une petite voix intérieure critique… La voix est une voie sur laquelle marche l’humanité sans se rendre compte de sa puissance. Bien qu’avec l’avènement du podcast, murmurer à l’oreille de l’auditeur soit le vecteur de l’influence par excellence.
C’est donc de vive voix que le récit de l’humain se raconte. Parfois nous laissant sans voix ou se greffent des voix artificielles à la Jacques a dit, on lance des « dis Siri ? » Avoir voix au chapitre sans pourtant être submergé par les larmes dans la voix, c’est éviter des voix dissonantes.
Et afin d’éviter des espèces en “voix” d’extinction, il est utile de rappeler que les cordes vocales sont avant tout un muscle qui reflète notre état au monde. La posture vocale dépend de notre présence au monde.
C’est une façon de parler
“Je n’aime pas ma voix” est une expression qui veut tout et ne rien dire.
C’est comme dire : “Je n’aime pas mon corps”. Or, aimer son corps ou pas est souvent le reflet d’une image biaisée. Soit par une éducation, soit par des attentes personnelles qui nous éloignent de notre être authentique, soit encore par les médias. Nous avons tous en tête une voix, une référence, une incarnation vocale forte qui serait une sorte de baromètre qui installerait le curseur là où il serait considéré que c’est une belle voix ou pas.
Si la voix est un tapis volant qui diffuse une information sur des fréquences non visibles entre celui qui émet le son et celui qui réceptionne, c’est oublier bien vite que le son de la voix sorti de la bouche passe aussi par l’air extérieur. Le son se faufile dans cet espace vide entre les lèvres de celui qui parle et les oreilles de celui qui reçoit. Puis, quand le mot arrive jusqu’à l’interlocuteur ou l’auditeur, il passe par ses filtres internes et, par voie de conséquence, de sa subjectivité.
Arrêtons-nous, un instant, sur la notion de subjectivité. Chacun se fait sa définition d’un son agréable ou non. Bien que la sonorité doive atteindre une fréquence audible confortable, le reste n’est que subjectivité. Fanny Ardant et Brigitte Bardot (sa voix des années 60) sont des voix considérées comme l’incarnation de la créature féminine par excellence. L’une est chaude, suave, sensuelle (d’ailleurs, elle est plus sensitive que sensuelle, elle fait appel à tous les sens) et enveloppante. Cette voix offre à l’auditoire une confiance et du fantasme de la femme qui sécurise. Quant à Brigitte Bardot, sa voix jeune fille incarnait la voix de la femme enfant que l’on veut protéger, à l’instar de Marylin Monroe. Les timides qui pensent qu’avoir une petite voix, c’est manquer d’assurance, c’est oublier bien vite que Charlotte Gainsbourg ne semble pas être une femme qui se laisse marcher sur les pieds, bien que sa voix soit retenue, timorée. Sans entrer dans la psychologie de comptoir, elle aurait une empreinte vocale d’habitude qui serait le reflet de “trouver sa place” dans un environnement aux fortes personnalités autour d’elle durant son enfance. Quant aux hommes, beaucoup voudraient avoir une voix grave. Une voix grave masculine symbolise dans l’inconscient collectif un homme sur qui on peut compter. À l’instar des parades amoureuses des animaux, la voix grave masculine signifierait que la descendance potentielle serait forte et en bonne santé. Or, aujourd’hui, dans notre monde contemporain, où la voix de synthèse se fait omniprésente, tout cela, est-ce bien important ? La réponse est non bien sûr. Mais quand on dit “Je n’aime pas ma voix”, on dit “Je n’aime pas mon histoire”, “Je n’aime pas ce que je projette de ma sensibilité aux autres”, “J’ai peur que ma vulnérabilité soit facteur d’agression”. Les femmes et celles qui veulent incarner un leadership au féminin se sentent parfois prises au piège dans le syndrome de l’imposteur et n’osent porter leur voix, de peur qu’elle suscite désagrément ou agression. Une voix féminine sensuelle est souvent perçue comme un “fait exprès”, où l’humour graveleux ne peut s’empêcher d’associer une voix sensuelle (qui perçoit le monde par les cinq sens) à une voix sexuelle (téléphone rose). Beaucoup de femmes travestissent leur voix pour se protéger comme certaines cachent les attributs féminins dans leurs vêtements. Alors que certains hommes qui estiment avoir une voix peu masculine franchissent silencieusement et dans l’ombre les cabinets de coachs vocaux pour travailler leur posture, leur affirmation de soi, leur masculinité selon, encore une fois, des stéréotypes inconscients véhiculés par la société de l’apparence.
Parler comme un livre
À l’origine, la voix est l’outil des conteurs. Lorsque l’art d’écrire et de lire était réservé à une élite, parler de bouche à oreille permettait de propager les informations, une sagesse, des récits, des racines à une culture. Les chamans ainsi que les conteurs sont les sages qui, dans toutes les tribus ancestrales comme contemporaines, sont considérés comme des êtres importants pour l’équilibre du clan. Au même titre que les guerriers ou encore les chasseurs. Ils permettent de créer du lien social. Les chamans utilisent les sons, la voix pour guérir les corps. D’ailleurs aujourd’hui, il existe le yoga de la voix et la sonothérapie. Et puis, après tout, ne dit-on pas que la musique adoucit les mœurs ? La voix est une mélodie de notre singularité, de notre identité. Et qu’on le veuille ou non, quand la prise de parole semble difficile, c’est bien parce que la société ne laisse pas assez de place aux émotions (aujourd’hui, on parle d’être en gestion de ses émotions au lieu d’en avoir une maîtrise douce). Les cordes vocales, excepté si nous sommes des experts et surentraînés de manière analogue aux sportifs, sont un muscle dont nous n’aurions aucune maîtrise. Et si elles nous échappent, nous nous sentons mis à nu. Dans l’embarras. Mais l’embarras de quoi exactement ? Et vis-à-vis de qui ? Voilà la véritable question que nous sommes en droit de nous poser.
Ainsi, même si parler est facile, s’exprimer, être le porte-voix, c’est maintenir l’équilibre au sein d’une société. La voix serait le vecteur qui ouvre les esprits à une meilleure compréhension de soi, des autres et du monde. Parler n’est pas qu’une science, une divulgation de savoir. Car bien des sachants ne savent pas se faire entendre. Parler, c’est une information, un regard couplé à une prosodie qui nous est propre et qui se veut accessible. L’humain, depuis la nuit des temps, veut qu’on lui raconte une histoire. Avoir un sentiment d’appartenance avec élégance et imagination. La voix n’est donc pas le fait du hasard.
La genèse de la prosodie est un mélange de mimétisme, de lien à sa tribu et à sa culture. On articule comme on se pense. On parle fort ou au contraire de façon plus timorée en adéquation avec l’image que nous avons de nous ou à l’identification de ce qu’on a dit de nous plus jeune. C’est la différence d’ailleurs entre une voix naturelle et une voix habituelle. Prenons un exemple, si nous habituons notre corps à un rythme ou à une démarche, c’est tout le corps qui se plie à cette nouvelle habitude. Les archéologues prouvent cet état de fait grâce à l’identification des corps et sont en mesure de dire que tel ou tel ossement appartient à un guerrier ou à un forgeron. L’usure des os en fonction des gestes d’habitude a déstructuré un corps de son état naturel. Il en est de même pour la voix. Par exemple, si tout petit on nous a dit de parler doucement ou lorsque l’enfant a ressenti l’idée qu’il devait se faire tout petit, il n’est pas improbable que la voix soit moins assurée. Alors, nous y sommes, la voix sur laquelle nous aurions peu de maîtrise ou, en tout cas, on ne nous a pas appris à la maîtriser, serait le reflet de l’estime de soi, la confiance en soi, l’affirmation de soi. Là où la communication non verbale se travaille pour donner le change… la voix, elle, elle serait libre (Max, comme le disait la chanson). Elle laisserait apparaître les failles de notre humanité aux oreilles de tous.
Parler d’or
À ce titre, il n’existe pas de bonnes ou mauvaises voix. Encore une fois, c’est ce que nous voulons incarner au monde qui crée de la congruence entre la posture de l’être au monde et la posture vocale.
Puisque parler est inné et que parler semble si facile, on oublie vite que, souvent, parler pour ne rien dire épuise énormément. On oublie que chaque prise de parole lors d’un séminaire, lors d’une conférence, en voix off ou encore lors d’un enregistrement de podcast est une source d’énergie énorme. Se faire entendre et créer la bonne image vocale est un travail analogue à l’image publique que nous voulons transmettre au monde. Personne ne s’en soucie ? Vraiment ? Alors, pourquoi s’écouter peut être un exercice complexe, voire souffrant pour certains. C’est un peu comme une photo prise à notre insu. On n’aime pas toujours ce qu’elle nous renvoie. Il en est de même pour la voix. On peut mettre cela sur le compte du photographe comme du matériel d’enregistrement voix. Mais au bout du compte, la voix entendue ne correspond pas à la voix que nous entendons de notre caisse de résonance dans notre crâne. On peut alors être surpris la première fois que nous entendons notre voix.
Parole d’honneur
La voix nous échappe… la voix déraille sur les rails de cordes qui prennent le contrôle. Ces cordes s’enroulent autour de notre cou et nous étranglent. Elles nous tiennent en laisse attachée au bras des croyances limitantes. Ou encore, la corde a sauté quand l’émotion vocale s’empare de nos propos. La voix et l’émotion ont signé un pacte de loyauté, une parole d’honneur à rester fidèles à notre authenticité et notre spontanéité. C’est en cela que nous avons aussi, selon les moments, les situations, plusieurs voix.
En somme… La voix est intime. Elle serait le canal de notre âme. Voilà la clé du mystère du podcast… La voix est l’écrin d’un récit de l’humain dans toutes ces couleurs, car c’est dans l’intime que l’universel se raconte.
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